Le révisionniste total

Publié le 29 Mars 2013



D'après Junge Welt du 18 décembre 2012. Auteur, Hans Peter Brenner, membre de la direction du DKP, co-publicateur de la revue « Marxistiches Blätter »



http://www.jungewelt.de/2012/12-18/025.php

 

Eduard Bernstein (1850-1932)



L'encyclopédie wikipédia donne sur Eduard Bernstein la notice suivante: « Eduard Bernstein était un théoricien social-démocrate et un homme politique du SPD et de manière brève du USPD. Il est considéré comme le fondateur de la théorie révisionniste à l'intérieur du SPD. Dans le journal « Le social-démocrate », il écrivait sous le pseudonyme Léo. Ce Léo est une figure historique particulière. Aussi bien sur le plan politique que sur le plan psychologique, il était une personne remarquable. Ce jugement est aussi valable malgré le fait qu'on le rejette en tant que « père fondateur du révisionnisme «  et qu'on tient son influence pour fatale pour le mouvement marxiste.

La contradiction en personne

Bernstein semble être l'incarnation du paradoxe: comme septième enfant parmi seize d'un père ferrailleur juif allemand, il ne put pas, pour des raisons financières, finir le lycée et étudier. Après une formation de banquier, il travailla de 1869 à 1878 au comptoir, à la
banque S&L Rotschild. En tant qu'autodidacte, il parvint cependant pendant un moment à
devenir auprès de Karl Kautsky à un des plus importants théoriciens et éditorialiste du SPD, qui était alors marxiste-révolutionnaire. Friedrich Engels, qui avait pour lui depuis le début des années 1880
une relation de plus en plus amicale lui confiant la gestion de son héritage littéraire, ainsi qu'à August Bebel. Tout cela plaide en faveur d'un talent théorique exceptionnel, une énorme capacité de
conviction, un grand charisme et une très grande capacité de travail. Plus tard, pourtant, Bernstein rompit avec ses exemples jusque-là admirés Marx et Engels et avec leur théorie du socialisme
révolutionnaire scientifique. Il devint le représentant principal du révisionnisme dans le mouvement ouvrier, qui aussi dans ses formes actuelles et ses contenus, ne serait pas pensable sans les thèses
principales de Bernstein.

En ce qui concerne le SPD, qui depuis longtemps n'a pas seulement rompu avec le marxisme, mais n'a même pas non plus de point commun avec Bernstein qui se distanciait pourtant déjà de Marx et Lénine, la contre-révolution dans l'ancien bloc socialiste fut « une victoire de
Bernstein sur Lénine ». Ce jugement de Willy Brandt de 1990 est incomplet, écrit Horst Heilmann qui publie des textes de Bernstein sur le révisionnisme. Il doit être ajouté à cela selon Heilmann, que «
Bernstein a également gagné contre Marx ». 

Les contradictions dans la vie et dans la pensée de Bernstein sont donc impressionnantes. « Qui es-tu et combien y en a-t-il ? » Cette modification de la question presque devenue proverbiale de Richard
David Precht pourrait être également adressée à lui.

Le révisionnisme

La carrière de Bernstein comprend des années remarquables de production infatigable et de combat politique pour la sociale-démocratie – souvent liée à des soucis financiers et à un exil
en Suisse et en Angleterre qui dura jusqu'en 1901. Que Bernstein se donnât tant de peines a beaucoup à voir avec son origine sociale. En effet, ce ne sont pas des réflexions théorique et politiques qui l'amenèrent à s'engager pour le parti social-démocrate des
travailleurs (SDAP), ancêtre du SPD, mais plutôt l'expérience du dénuement et la misère des travailleurs de Berlin qui furent le déclencheur, selon Heimann, dans sa préface de 1984 du livre de
Bernstein « Les conditions du socialisme et les tâches de la
sociale-démocratie «  Bernstein était dans ses jeunes années influencé par la pensée du
fondateur de la confédération générale allemande des travailleurs Ferdinand Lassalle et de Eugène Dühring, qui dans divers travaux entre 1865 et 1875, eut un grand écho parmi les leaders sociaux démocrates.


Pour résumer, il s'agissait pour Dühring et ses compagnons philosophiques premièrement de remplacer le matérialisme dialectique et sa compréhension du temps, de l'espace , de la nature et de
l'histoire par « une philosophie de la réalité ». A partir de là, il s'agissait deuxièmement d'établir un « socialisme éthique » sans lutte des classes. Troisièmement une révision de la théorie de la valeur et
quatrièmement une rupture avec la théorie marxiste révolutionnaire de l'état et de la politique. Le socialisme scientifique devait être remplacé par un « socialisme humaniste », qui dans la pratique
reposait sur une collaboration des classes sur la base d'un néo-kantisme bourgeois et d'un social- réformisme.

Pour cette école de pensée, le socialisme est une idée humaniste générale ou une utopie, qui peut parfaitement être en harmonie avec les rapports de propriété et de classe bourgeois et capitalistes.
C'est dans cette définition du socialisme qui ne se base pas sur des rapports matérialistes, mais sur un idéal élaboré à partir d' uneéthique générale, que les modèles de « socialisme démocratique » des
partis de la gauche parlementaire actuelle prennent leur source. A l'opposé, l 'éthique marxiste ne se  base pas sur un « idéal général» mais sur le fait que les hommes, consciemment ou inconsciemment,
fabriquent leur vision du monde en dernière instance sur les conditions, dans lesquelles leur condition de classe est basée –dans les conditions économiques à partir desquelles ils produisent et
échangent, comme le disait Engels dans son Anti-Dühring ((MEW, Band20, S. 87).

Comme justification du renoncement à un socialisme se basant sur l'analyse du rapport entre classes, Bernstein et ses successeurs argumentaient que d'importants éléments du socialisme se trouvaient
déjà dans le capitalisme, au travers du rôle grandissant de l'état, la constitution de sociétés par actions et de monopoles. Le mouvement ouvrier devait ainsi s'inscrire dans une voie, qui rendait superflue la révolution et les conflits sociaux allant avec.

 

Retour au marxisme



La contre-attaque d'Engels contre Dühring était puissante, effective et devint très populaire. Dühring était ainsi fini sur le plan théorique. L'effet se fit sentir aussi sur son partisan Bernstein. Il dit lui-même que sous l'effet de l'anti-Dühring, il retourna à la théorie marxiste.

Un an plus tôt, il avait suivi le riche financier et « oncle en or » de la sociale-démocratie Karl Höchberg à Zürich où il édita le journal de la sociale-démocratie « Die Zukunft »(1877–1878 ) et la « Revue de sciences sociales et politiques »(1879–1881) . Ces publications exercèrent une grande influence sur la sociale-démocratie allemande alors interdite sous Bismarck.


Marx et Engels critiquèrent dans une lettre interne à la sociale-démocratie allemande massivement les textes de Bernstein Höchberg et Carl August Schramm dans le premier numéro de la revue «
Retour sur le mouvement socialiste allemand ». Ils polémiquaient en particulier contre le fait que le « trio de zürich » appelait à suivre « la voie de la légalité et de la réforme», au lieu de provoquer le
gouvernement de l'empire allemand telle « la plèbe avide de barricade ». Celle-ci serait parvenue avec l'interdiction du parti à effrayer la bourgeoisie. La sociale-démocratie aurait cependant selon ce trio le devoir d'être un parti de « tous les hommes faisant preuve d'un véritable amour du prochain,  et pas seulement un parti d'ouvriers. »


Marx et Engels nommèrent les trois « Censeurs » de Zürich, les représentants de la petite bourgeoisie qui se manifestent «emplis de la peur » que le prolétariat coincé dans sa situation révolutionnaire,
« n'aille trop loin ». Au lieu d'une opposition politique décidée – une vague négociation- , au lieu d'un combat contre le gouvernement et la bourgeoisie  - la tentative de les convaincre, au lieu d'une
courageuse résistance contre les maltraitances venues d'en haut – une humiliante soumission et l'aveu qu'on a mérité la punition. Tous les nécessaire conflits historiques sont interprétés comme des
malentendus, toutes les discussions conclues avec la sentence que « au fond tout le monde est d'accord ». Il en va de la même manière de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie. Sur le papier, on la reconnaît car on ne peut plus la nier, dans la pratique cependant, elle devient retouchée, édulcorée (MEW 19, S. 163). Cette critique possède avec du recul une importance historique, car dans la déclaration programmatique du « trio », on retrouve les principaux contenus du « socialisme réformiste »qui sont le fondement de la pensée de Bernstein.

Intermède marxiste

Le renoncement de Bernstein au marxisme survint de manière surprenante et avait aussi bien des raisons politiques que personnelles .En tant que responsable au sein de l'organisation issue de l'union du SDAP et de l'ADAV, le SAP et en tant que rédacteur en chef de l'organe central
« Le social-démocrate », il s'était élevé au rang d'important théoricien et propagandiste de l'organisation qui précéda le SPD. Sous la pression du gouvernement de Prusse, il fut expulsé de Suisse en 1888 et emménagea à Londres où il intensifia encore plus sa relation
amicale et politique avec Engels, qui jusque là était épistolaire depuis 1883.


Engels se fit aider par eux dans le déchiffrage des textes et notices économiques laissés par Marx, presque illisibles. Il louait alors Bernstein, avec Nebel et Kautsky, comme les seules «têtes théoriques » de la nouvelle génération. Il regretta cependant que Bernstein fût trop pris par son activisme, si bien qu'il ne pouvait pas produire et s'instruire sur le plan théorique autant qu'il le souhaitait.(MEW 37, S. 290). Il avait aussi une tendance exagérée à rechercher la neutralité, ce qui l'amenait dans le doute « à pencher du côté de l'ennemi »(MEW 37, S. 391).
C'était selon Engels à ce moment-là un léger reproche concernant une faiblesse d'un Bernstein « surmené » et »tendant à la neurasthénie », ce n'est que plus tard que ce reproche prit une dimension politique. Bernstein avait selon lui un étrange respect pour la politique
orientée vers la réforme sociale de l'anglais Fabier. Il souffrait même d'une « béatitude » (MEW 38, S. 426 und 433). De plus il s'était suffisamment attiré la réputation d'un homme qui avait
perdu le contact avec les masses.(MEW 39, S. 161).


Tout cela allait au devant de la critique en partie violente d'Engels au sujet de la proposition du programme du parti d'Erfurt, venue du parti SAP, prédécesseur du SPD, dont Bernstein était un des
corédacteurs. Engels polémiquait contre « l'opportunisme qui s'insinuait dans une grande partie de la presse sociale-démocrate » et insistait pour que le SPD ne bâcle pas la question de l'état. « On raconte au parti, que la société actuelle entre peu à peu dans le socialisme, sans se demander si elle ne doit pas y entre par la force, à la manière du crabe lors de sa métamorphose qui grandissant dans sa nouvelle carapace est obligée d'expulser l'ancienne brusquement. Une telle politique ne peut que conduire le parti à l'erreur à la longue ».


La critique d'Engels à la proposition de programme fut très bien reçue. Pourtant ces possibilités de correction aux tendances de Bernstein à l'opportunisme politique prirent fin avec la mort d'Engels
en 1895.

Rédigé par PRCF 38

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